Michael K, sa vie, son temps de J.M. Coetzee (1983)

EXTRAITS DE TEXTES

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" Il vivait essentiellement d'oiseaux qu'il tuait avec son lance-pierres. Il partageait ses journées entre cette forme de chasse, à laquelle il se livrait à proximité de la ferme, et le travail de la terre. Il connaissait son moment de plaisir le plus intense au coucher du soleil, lorsqu'il tournait le robinet du réservoir et voyait l'eau ruisseler, courir dans les canaux et imbiber la terre, dont l'ocre clair passait alors au brun foncé. C'est que je suis un jardinier, se disait-il ; telle est ma nature. Il affûta sur une pierre la lame de sa bêche, pour mieux apprécier encore l'instant où elle fendait le sol. Le désir de planter avait été ranimé en lui ; il suffit de quelques semaines pour que toutes ses heures de veille soient étroitement assujetties à cette parcelle de terre qu'il avait commencé à cultiver et aux graines qu'il y avait semées. Il arrivait, surtout le matin, qu'un accès de jubilation s'emparât de lui à l'idée que seul, à l'insu de tous, il faisait fleurir cette terre abandonnée. Mais parfois, à la jubilation succédait une souffrance qui avait un lien obscur avec l'avenir ; et ce n'était qu'en se mettant vigoureusement au travail qu'il pouvait éviter de sombrer dans la tristesse." p.80
A la fin du roman, monologue méditatif d'un médecin d'un camp militaire qui a interné Michael en l'accusant de complicité avec l'ennemi et en le renommant Michaels :

"   A ce stade, je pense que tu m'aurais peut-être déjà tourné le dos et que tu aurais repris ta marche, ayant perdu le fil de mon discours et désireux de toute façon d'augmenter la distance qui te séparait du camp. Ou bien peut-être qu'une bande d'enfants des cabanes, attirés par ma voix, se seraient rassemblés autour de nous,certains en pyjama, écoutant bouche bée les grands mots passionnés et te rendant nerveux. J'aurais donc été forcé de me hâter à ta suite, t'emboîtant le pas pour ne pas avoir à crier. "Pardonne-moi, Michaels, aurais-je dû dire, je n'en ai plus pour longtemps, sois patient, je t'en prie. Je voudrais seulement te dire ce que tu signifies pour moi, et puis ce sera fini."
   A ce moment-là, je crois, parce que c'est dans ta nature, tu te serais mis à courir. J'aurais été forcé de te courir après, fendant comme de l'eau l'épais sable gris, évitant les branches, criant : "Ton séjour au camp n'a été en fait qu'une allégorie, si tu connais ce mot. Cette allégorie révélait - j'en parle au niveau le plus élevé - jusqu'à quel point de scandale et d'outrage une signification peut s'établir au sein d'un système sans en devenir un terme. N'as-tu pas remarqué comment, chaque fois que j'essayais de t'épingler, tu filais ? Moi, j'ai remarqué. Tu sais ce qui m'a traversé l'esprit quand j'ai vu que tu t'étais échappé sans couper le barbelé ? "Il doit sauter à la perche" - voilà ce que j'ai pensé. Tu n'es peut-être pas perchiste, Michaels, mais tu es un grand artiste de l'évasion, un fugitif parmi les plus grands : je te tire mon chapeau !"
   Là, à force de courir et d'expliquer, j'aurai commencé à avoir le souffle court, et, quant à toi, tu aurais peut-être commencé à t'écarté de moi. "Et maintenant, dernier point, ton jardin, aurais-je haleté. Je vais te dire la signification de ce jardin sacré et séduisant qui fleurit au cœur du désert et dont les fruits sont l'aliment même de la vie. Le jardin vers lequel tu te diriges actuellement est nulle part et partout, sauf dans les camps. C'est un autre nom du seul lieu où tu es chez toi, Michaels, où tu ne te sens pas sans foyer. Il est en dehors de toutes les cartes, aucune route n'y conduit qui soit une route ordinaire, et tu en connais seul le chemin."
   Est-ce que c'est un effet de mon imagination, ou est-ce qu'en vérité, à ce moment-là, tu te mettrais à consacrer à la course tes énergies les plus vives, de sorte qu'il serait évident pour le dernier des spectateurs que tu es en train de fuir l'homme qui te poursuit en criant, l'homme en bleu qui a l'air d'un persécuteur, d'un fou, d'un chien assoiffé de sang, d'un policier ? Serait-il surprenant que les enfants, ayant trotté derrière nous pour s'amuser, prennent maintenant ton parti et commencent à me harceler de tous côtés, se jetant sur moi, me lançant des pierres et des bouts de bois,si bien qu'il faudrait que je m'arrête pour me débarrasser d'eux par la force tout en te criant mes dernières paroles, tandis que tu t'enfoncerais au plus profond des fourrés d'acacias, courant plus vite maintenant qu'on ne pourrait s'y attendre de la part de quelqu'un qui ne mange pas ? "Est-ce que j'ai raison ? crierais-je. Est-ce que je t'ai compris ? Si j'ai raison, lève la main droite, si je me trompe, lève la gauche !" p.209-2010

Michael K, sa vie, son temps de J.M. Coetzee

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