Deux témoignages de la bibliothèque vivante des Champs libres de Rennes


  Julie et Emma sont deux élèves de 1ère ES du lycée Victor et Hélène BASCH de Rennes. Depuis le mois de septembre, elles travaillent en TPE (épreuve anticipée du baccalauréat) sur l'initiative citoyenne Asylum.

  Progressivement, ce qui était de l'ordre du travail scolaire a pris la forme d'un investissement personnel. Une prise de conscience du monde et de ce qui se trame autour de ce que les médias appellent "la crise des réfugiés". A moins qu'il ne s'agisse plutôt d'une double crise plus profonde : une crise de l'hospitalité et une crise de la démocratie.

   Dans cet article, Julie et Emma nous font partager leur expérience vécue au cours de la bibliothèque vivante organisée aux Champs libres de Rennes le vendredi 24 novembre.

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  A l’occasion du festival migrant’ scène, Emma et moi avons eu l’occasion de participer à notre première bibliothèque vivante. Au total douze réfugiés ont proposé leurs récits, tous remplis d’émotions.. 
Mais qu’est-ce qu’une bibliothèque vivante ? Ne comprenez pas par cette appellation la simple idée d’une bibliothèque animée. Migrant ’Scène, le festival de la Cimade, a mis en œuvre le vendredi 24 novembre, avec les Champs libres ce concept novateur, venu tout droit du Danemark, où les livres sont des humains. Un dialogue bienveillant qui s’instaure dans un tête à tête d’une vingtaine de minutes et qui permet la rencontre de l’autre, de ses différences, au-delà de tout préjugé. L’intérêt de cette initiative questionne la notion de support et travaille sur l’accessibilité, l’ouverture, le partage.. Choisir le thème des migrants permet de combler le fossé entre écoutant et homme-livre et ainsi de se questionner sur la politique d’accueil des migrants mise en place sur le territoire français. 
Retour sur une journée marquée par le récit.
   Après avoir échangé avec les bibliothécaires et les bénévoles de l’association ‘Un toit c’est un droit’ j’ai choisi de rencontrer Idriss qui m’a accueilli avec son plus beau sourire. Idriss est un jeune tchadien originaire du Kaném dans la région de Bar al gazal. Alors qu’il n’était âgé que de 17 ans, Idriss a dû abandonner famille et amis pour fuir la guerre qui touchait son pays natal afin de s’exiler en France, pays des droits de l’Homme. Mais ce jeune homme plein d’ambitions a dû faire face dès son arrivée à une première grande difficulté, la barrière de la langue. Tous les jours ce dernier travaillait sans relâche jusqu’à l’épuisement afin de maîtriser dans toute sa complexité la langue de Molière. Malheureusement le travail et le courage ne payent pas toujours, son âge avancé et ses difficultés en français furent la source d’un mépris féroce et de moqueries récurrentes par ses camarades de classe. Véritable battant, Idriss n’a pas baissé les bras. Grâce à sa volonté et sa soif de connaissance, Idriss a su prouver à ses anciens compagnons de classe qu’il pouvait lui aussi y arriver. En 2012, juste après l’obtention d’un bac pro comptabilité, il a donc décidé de poursuivre ses études, loin de son pays de cœur, en allant s’inscrire en licence d’éco-gestion à l’université Rennes 2. 
  Malheureusement, les CV que ce dernier déposa dans de multiples boîtes restèrent tous sans suite. Son statut et sa religion dérangent, un noir musulman n’est pas bien vu dans notre société . Idriss s’est battu corps et âme pour pouvoir vivre convenablement, trouver un travail digne de ses compétences en France, mais les portes se ferment avant même qu’il n’essaye des les ouvrir. La France n’est pas ouverte à la diversité, Idriss est plus méritant que n’importe qui, mais non ce pays préfère employer un ‘bon petit français’. Malgré ces nombreuses discriminations, Idriss n’en veut à personne : ‘Je comprends que les employeurs privilégient les personnes nées dans ce pays, mais je souhaite juste qu’ils se donnent la peine de lire mon CV et de m’écouter’. Idriss me confie non sans une touche d’émotion qu’il souffre du regard que les gens portent sur lui. Ces regards insistants, dubitatifs, peureux qu’il perçoit tous les jours dans le métro, dans la rue.. ‘Les gens ont peur de moi, ils me méprisent, mais au fond ils ne me connaissent pas ’. Il me fait d’ailleurs part d’une anecdote récemment vécue et particulièrement troublante ‘Hier ma voisine de palier est venue sonner chez moi car étant musulman, elle craignait que je me fasse exploser, elle avait peur.’. Ces amalgames et les réticences des Français vis-à-vis des réfugiés,il ne les comprend pas :’ Pour moi je suis un enfant de l’école laïque et républicaine, pourtant j’ai du mal à trouver ma place en France. Je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi je ne suis pas accepté même après 10 ans sur le territoire français’. Idriss a donc décidé de quitter le continent européen pour le Canada. Mais ce dernier se montre très indulgent à l’égard des Français et de notre pays ‘ Je n’en veux à personne, la France est un très beau pays je ne pense que l’on m’ait aidé à m’y sentir bien, mais peut-être n’ai-je pas fait tous les efforts possibles ?.. je ne sais pas’; ‘Les gens qui se sont moqués de mes origines ne sont pas racistes, il manquent juste cruellement d’ouverture d’esprit et de culture’. Alors merci Idriss, merci pour ce beau moment d’échange et d’humanité,tu es l’exemple même du courage et de la détermination. Je te souhaite le meilleur pour la suite, bon voyage et bon vent !

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‘Aucune frontière n'est facile à franchir. Il faut forcément abandonner quelque chose derrière soi.(...)Aucune frontière ne vous laisse passer sereinement.Elle blessent toutes.’ Laurent GAUDÉ, Eldorado
Julie

Pour ma part, j’ai pu partager un moment privilégié avec Amadou.
Amadou est un jeune homme de 25 ans qui a perdu ses deux parents. Pour des raisons sécuritaires, Amadou s’est vu contraint de rejoindre la France avec comme principal objectif de devenir un fonctionnaire international. En effet, dès son plus jeune âge Amadou fut victime de multiples violences physique et verbales dues à des différents ethniques avec sa famille maternelle.  
Pour rejoindre cette terre tant désirée , Amadou a traversé majoritairement à pied plus de 4600 km du continent africain au continent européen et tout cela en plus 2 ans et 9 mois. Ce voyage s’est déroulé dans des conditions très précaires : sans nourriture, sans hygiène, sans confort.. Il m’évoque d’ailleurs une étape de ce long voyage particulièrement difficile : le Sahara : ‘J’ai traversé ce désert avec seulement une bouteille d’eau pour huit jours, livré à moi-même, c’était horrible…’. Une fois arrivé en Europe il décide de s’arrêter en Espagne pour y apprendre cette langue mélodieuse et y travailler. 
A ce jour, Amadou vit dans une inquiétude grandissante. Certes, il a atteint le pays de Marianne mais sa demande d’asile n’a toujours pas été acceptée et son entrée dans  l’école de ses rêves, l’Agro Campus de Rennes, n’a toujours pas été validée.
La solidarité rennaise lui permet tout de même d’être nourri, logé et de de disposer de vêtements convenables.
Cet échange avec Amadou fut très intense et très enrichissant pour moi. S’en est suivie une grosse remise en question sur nos privilèges d’occidentaux.

Emma

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